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Le roman Grand-mère Quéquette
P.O.L éditeur
« Un jour, que je ne pourrais dater, une
phrase sest mise à résonner dans ma tête : « Jva
tcouper la quéquette ! Jva tcouper la quéquette
! ». Cest une phrase que javais entendue enfant et que
jai attribuée à ma grand-mère dans mon livre. Elle
a servi dimpulsion et a fait surgir limage de ma grand-mère.
Puis, ce fut une autre phrase : « dans lcul la balayette
! dans lcul la balayette ! » que jentendais dans les
réunions politiques où jaccompagnais mon père, venant
toujours du fond de la salle ! »
Christian Prigent, propos recueillis
par Sylvie Bénard Livre / échange février 2004.
La langue de Prigent
« Ciel que vais-je dire ? Par où commencer ? ». C’est la phrase d’exergue du roman et c’est aussi ce que le lecteur ne peut manquer de se dire en lisant les premières lignes du roman : une succession de points d’interrogation et de points d’exclamation. Et quelques lignes après : « Cligne pas, paupière, en tous cas pas trop, tiens bien ta visière, ouvre pas écluse, clos, récuse ! : gare, ça va fuser ! »
Christian Prigent, Grand-mère Quéquette, P.O.L. éditeur, p. 12.
Pour qui ne connaît pas Prigent, il y a de quoi être inquiet. Mais cette façon de démarrer lui est familière : écrire c’est s’arracher à l’informe, au borborygme, c’est sortir de son sac de viande et justement le narrateur démarre son récit au moment de son réveil !
La langue de Prigent est faite pour la voix haute. Lui-même pratique régulièrement l’exercice de l’oral. Dans un récent recueil d’entretiens avec le psychanalyste Hervé Castanet [1], il développe son point de vue dans un chapitre intitulé « La poésie se dit dans un souffle ».
Donc une fois passée la surprise de la découverte d’une prose foisonnante et insolente, on se prend à suivre les fils d’une histoire qui, si elle doute toujours d’arriver à ses fins, nous embarque dans une sorte d’épopée bouffonne.
Grand-mère
Grand-mère Quéquette est lavandière. Le verbe haut (c’est le breton qui sort quand le français échoue à nommer le monde !), dotée d’une solide constitution, elle est à la fois terrible et douée d’une rude tendresse. On peut dire qu’elle est, avec son petit-fils / narrateur, le personnage principal de cette histoire.
« D’ailleurs j’aime qu’elle bave, même si ça gadouille son blanc de plastron et qu’elle gigote car ça la chatouille, parce que mouchoir tiré de ma poche, et même mon doigt doucement quand j’ose, honorent sa bouche et sa lèvre est tendre encore, et mouillée, ça fait frissonner mon poil de partout par de l’émotion. »
Christian Prigent, Grand-mère Quéquette, P.O.L. éditeur, p. 374.
L’histoire d’un crime
Il est question d’un meurtre : celui de Mona par Trochon. Mais le récit de ce crime est sans cesse retardé par des « diversions, digressions, cauchemars pour rire, pseudo-prémonitions, ruminations en stagnation, péripéties moches. » [2]. Ce crime fait référence à un vrai fait divers suffisamment sanglant et discuté quant à son règlement judiciaire pour qu’Édouard Prigent, le père, ait voulu en faire lui-même le récit. Mais les notes et les extraits de presse de l’époque sont restés inexploités et, à la mort de son père, Christian Prigent découvre le dossier dans ses archives.
« Il y a quinze ans, mon père, disparu depuis, m’a demandé de faire des photos, une sorte de repérage, sur le site d’un crime à propos duquel lui voulait faire un livre et que finalement il n’a pas écrit. Cette histoire le touchait d’une part, pour des raisons familiales puisque sa mère, laveuse, aurait eu à nettoyer les draps ensanglantés de la victime, Mona, et d’autre part, par conviction politique, s’indignant que l’auteur du crime, un hobereau local, ne fut condamné qu’à une peine dérisoire compte tenu de la gravité des faits. »
Christian Prigent, propos recueillis par Sylvie Bénard – Livre / échange – février 2004.
[1] Christian Prigent, Ne me faites pas dire ce que je n’écris pas, éditions Cadex, 2004.
[2] Christian Prigent, Grand-mère Quéquette, P.O.L. éditeur.
Extrait du roman / chapitre « sacrifice »
P.O.L éditeur, p. 47.
« Grand-mère par exemple, quand elle
a ses nerfs, elle plante Grand-père devant la soupière. Descente
à la cave. Elle empoigne la hache quétait en attente oblique
au billot. Sortie sur jardin. Au fond : clapiers et poulailler après les
choux et les fumiers. Dérapages dans crottes, jurons, gémonies,
ouverture grillage. Un peu de branle côté charnière, déjà
ça gémit. Prasin lépreux sur le chambranle, socquette moche
de mousse, patine noire gramouille, ça va : décor raccord. La poulaille
dedans clopine et caquète en effervescence de trouille légitime.
Dedans plus un brin, gadoue absolue : la poule cest un Hun. Appel des cocottes
: Kodak, Kojak, Cosak, Cacolac. Comptine un, deux, trois : toc, ce sera toi. Mais
Toi pas OK. La noire carapate. La blanche tricote. La rousse en danseuse. Le reste
peloton à dos qui moutonne parmi piailleries et coliques réflexes
: ça merde la bouillasse. Le gros coq autruche planque son papillon de
crête ostensible sous une aile façon bouclier peau-rouge : ni vu
ni connu. Le petit hargneux sébouriffe un peu pour la dignité
mais double la file de ses dulcinées en berzingue à donf. Linconscient
poussin persiste à pépier innocent mignon, perd rien pour attendre.
Luf se tient au coi de nulle émotion, ne sait pas encore que
son tour viendra. Grand-mère, vu de loin, fait la révérence,
on craint pour larthrose. De près plaindre plutôt le sort des
volailles car ça pue roussi, pitié pour cheptel. Avance rapide,
frrtt, frrtt. Arrêt sur limage : Grand-mère en gros-plan, cravatage
de poule. Play : sprint retour maison. Irruption en cave. Pose cou poulet sur
le billot. Coup dhache sur le cou. Pan : cest zigouillé. La
tête claque du bec, lil séteint en coin. La bête
acéphale cavale en zigzag en pissant partout du sang fulminant. Doù
jet rouge mollard parmi des glouglous : ça salope tout, même la boîte
à clous, le calendrier au mur des pompiers et le linge qui cuit dans la
lessiveuse. » |
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