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spectacle La prière des vaches création 1997
 
 
 
  
  
 
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Conversation entre l'auteur
et les acteurs
de La prière des vaches
Propos recueillis par Pierre Ryga

Pierre Ryga.— La prière des vaches est-elle une comédie agricole ou campagnarde ?

Roland Fichet.— Ni agricole ni campagnarde, c'est une comédie rurale. Mais qu’est-ce que la ruralité ? et qu’est-ce que la ruralité au théâtre ? Les urbains, les cadres sont des personnages habituels de la scène de théâtre, pas les ploucs. Quand les ruraux interviennent chez Molière ou Marivaux, ils sont dépeints de manière ridicule. Ça joue sur l’archaïsme comique du rural. On rencontre encore aujourd’hui cette pesanteur des communautés rurales. Sauf qu’elle cohabite avec l’extrême modernité des technologies agroalimentaires. Et depuis quelques mois, on découvre ce paradoxe : l’agriculture qui fut longtemps le lieu où le rapport au temps et à la distance entre ce qui pousse et ce qui est mangé était le plus court, où l’enracinement était fondamental, l’agriculture est devenue le lieu où la circulation de ce qui est produit est la plus grande. Avec les vaches folles, l’Europe toute entière joue ces jours-ci une grande comédie rurale. Étrange retournement de situation, la vache devient ce à travers quoi se cristallise notre époque. Quand je gardais les vaches de mon père, dans mon enfance, jamais je n’aurais pensé que je cotoyais les futures stars de cette fin de siècle. La comédie rurale pour moi est très liée aux contes, aux histoires. Intimement liée sans doute aux histoires que raconte mon père, à sa façon de saisir les voix, les corps des gens de son village, de les dessiner d’un trait. Un corps, une voix et un petit drame. Une petite histoire qui se noue. Qui, racontée par mon père, prend toujours une couleur très précise, très physique. On figure vivement le personnage, on figure le ton. Dans l’expression rurale, il y a une pluralité de sons et de coupes, une façon de découper le texte, de le mettre en péril, de rester en hésitation dessus, de le répéter à l’infini, qui fait plus naturellement comédie que dans le langage urbain.

Philippe Vieux.— La langue des banlieues c’est pareil. Dans La haine de Matthieu Kassowitz la langue des loubards produit des vibrations comiques. Le langage que tu appelles urbain c’est le langage des administrations c’est pas la langue de la rue.

Annick Pérona.— Le verlan ça fait marrer et ça mobilise l’attention. On est aux aguets parce que c’est pas si facile à comprendre… C’est opaque et ça marche c’est ça qui est étonnant.

Roland Fichet.— La langue rurale aussi est parfois opaque. Il y a pour moi quelque chose qui fait comédie dans le rapport au rural et dans la langue rurale. Dire comédie rurale c’est une façon de souligner une passerelle entre le comique et le rural, une passerelle assez naturelle, assez ancienne. Le monde rural est en pleine tragédie. Les situations comiques germent sur cette tragédie, sur cette destruction programmée. Les pauvres et la comédie. Il y a un rapport particulier du pauvre à la comédie, du laissé-pour-compte, un rapport qui me fait vibrer, que je connais. Les ruraux sont tombés à côté de l’Histoire et ça fait comédie pour moi. Cette exécution en série de millions de vaches m’a fait un choc. D’un seul geste l’Europe tue quatre millions de vaches ! Les journaux ne rendent compte de cet événement majeur que du point de vue médical et technique. Geste tragique, épique. J’ai choisi de saisir la chose sous l’angle de la comédie mais je n’ignore pas la dimension politique et métaphysique de mon sujet.

Pierre Ryga.— Tout le monde marche sur la tête dans cette histoire.

Monique Lucas.— Les personnages sont traversés par des secousses mais ils ne voient pas la grande secousse, le grand tourbillon qui les emporte. Ils nagent dedans. Comme ils peuvent. Avec une sorte d’inconscience.

Paul Tison.— Une sorte d’énergie suicidaire.

Pierre Ryga.— Certains sont animés par le plaisir de la cruauté : Frère Hubert par exemple.

Paul Tison.— Une énergie suicidaire cruelle si tu veux.

Monique Lucas.— Et joyeuse…

Nadine Berland.— Il y a de la tendresse, de la douceur dans les coins, dans les petits personnages.

Paul Tison.— Ça désire. Ça aime. Il y a partout le petit commerce des sensations et des sentiments. C’est très humain ce petit commerce.

Philippe Vieux.— Même les personnages « lourds » sont secoués par des crises d’humanité.

Pierre Ryga.— Moi je suis frappé par les pannes, par le comique de la panne. Ça arrive à pas mal de monde dans cette pièce. À force d’être machinés ils tombent en panne.

Nadine Berland.— Je parlerais plutôt de blessures. Tous blessés, la langue, les hommes, les bêtes, mais ça les anime cette blessure, ça les met en mouvement, ça les jette sur la route.

Roland Fichet.— Les machines et les animaux. Il y a un couple là. J’ai vu les machines se substituer aux animaux. L’homme d’aujourd’hui réagit comme si son véritable enjeu était : « Comment vivre avec les machines ? » Dans chaque maison il y a au moins trente moteurs. Comment rester humain avec ces machines partout, ces moteurs dans le moindre réveil, dans la machine à laver, dans la voiture, dans le corps parfois. Sous cette question j’en vois une autre : Comment vivre sans les vaches ?

Pierre Ryga.— Il y a à la Galerie Nationale du Jeu de Paume à Paris une œuvre très spectaculaire. Quatre blocs de verre sont ordonnés en carré. Dans le premier bloc est présenté la moitié d’une vache. Dans le deuxième l’autre moitié de la vache. On peut passer entre les deux moitiés. Elles baignent dans le formol. Dans le troisième bloc est présenté la moitié d’un veau et dans le quatrième, l’autre moitié du veau. L’œuvre est donc en quatre parties. Tu peux passer entre, tu peux donc voir l’intérieur des corps. C’est une œuvre spectaculaire. Elle s’appelle Mère et enfant séparés. Les gens la reçoivent de façon violente ou pas, mais l’œuvre fait sensation. Elle est comme métonymique de l’exposition. Les gens ne parlent plus que d’elle. Les télévisions viennent filmer son installation, etc.

Annick Pérona.— Il y a toujours ce fameux regard des vaches, ces fameuses vaches qui voient passer les trains et qui ne montent jamais dedans. Cette fois-ci elles sont montées dedans. Mais pour aller où ? Dans La prière des vaches elles vont vers la mer. Ce voyage des vaches ça me fait rire et trembler.

Philippe Vieux.— En fait les vaches s’en foutent des trains. Ce sont les passagers des trains qui scrutent le paysage et qui attendent d’y voir des vaches. S’il n’y a plus de vaches dans le paysage c’est le désert et les gens sombrent dans la dépression.

Roland Fichet.— La notion de comédie rurale est pour moi une notion délicate, subtile, complexe, qui oblige à une certaine attitude syntaxique, choix des mots, etc. Pour moi c’est là que ça parle de comédie. Pas dans la distinction classique entre tragédie et comédie (la tragédie finit mal, la comédie finit bien). Pour moi chaque phrase fait comédie. Dans chaque phrase l’homme se joue à lui-même sa comédie. J’ai envie d’explorer cette façon de se mettre en situation de comédie pour l’être humain, dans le dialogue, etc. Cette façon d’organiser la comédie des rapports, la comédie des commerces. J’ai d’abord un souci de justesse du geste littéraire. Justesse d’un certain rythme, d’un certain souffle, d’un certain style, d’un certain type d’écriture. Je cherche à reconstituer, à modeler et moduler l’énigmatique et le comique des parlers ruraux, de ce qu’il en reste dans la langue de tous les jours. Il y a du dialecte partout et particulièrement dans les parlers populaires de ce pays, à la ville comme à la campagne. Avec tout ça, je fais de la langue, j’espère en tous cas faire de la langue. L’actualité est entrée de plein fouet dans mon affaire. J’avais décidé d’écrire des comédies rurales avant l’affaire des vaches folles. Je suis depuis longtemps sur cette idée qui, en plus, croise des travaux de Noëlle Renaude ou de Philippe Minyana. J’en ai trouvé aussi des traces ailleurs. Joël Jouanneau a déjà utilisé le terme, puisque Le Bourrichon est sous-titré « comédie rurale ».

Pierre Ryga.— Pour le salut de qui prient les vaches de La prière des vaches ?

Roland Fichet.— Pour le nôtre, peut-être. Les vaches folles sont le thème central de La prière des vaches. La comédie circule à l’intérieur des Côtes d’Armor. On passe de village en village. En même temps la fiction se déploie, prend de plus en plus d’espace, d’abord le département, puis la région, puis la nation, puis le monde entier. Comment un événement tout petit au départ (une vache qui tombe sur les genoux) finit par bloquer l’économie mondiale et par mettre en péril la survie de l’humanité. La question de la mobilité est très forte. Le commerce, la circulation des marchandises poussé jusqu’à son paroxysme, jusqu’au moment où tout devient interdépendant. Derrière cette saga des vaches folles est aussi présent le souvenir de l’affaire du sang contaminé. La structure formelle de la pièce est celle d’une ronde. À chaque étape deux personnages issus de l’étape précédente rencontrent deux nouveaux personnages. Le matériau sonore est très breton (les noms des personnages, les noms des vaches, les noms des communes). Il y a quatorze à seize personnages fonctionnant par série de deux à quatre. Plus trois à quatre mille vaches qui partent sur les routes pour rejoindre la mer. Errance des cargos aux cales bourrées de vaches folles sur les mers du globe (à l’image des boats people). Se pose aussi la question de la langue rurale, de ces langues rurales trouées, impures, au bord du non-sens, de ces langues qui font écho aux langues des banlieues.

 

 
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