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Conversation
entre l'auteur
et les acteurs de
La prière des vaches
Propos recueillis par Pierre
Ryga
Pierre Ryga.
La prière des vaches est-elle une comédie
agricole ou campagnarde ?
Roland Fichet.
Ni agricole ni campagnarde, c'est une comédie rurale.
Mais quest-ce que la ruralité ? et quest-ce
que la ruralité au théâtre ? Les urbains,
les cadres sont des personnages habituels de la scène
de théâtre, pas les ploucs. Quand les ruraux
interviennent chez Molière ou Marivaux, ils sont dépeints
de manière ridicule. Ça joue sur larchaïsme
comique du rural. On rencontre encore aujourdhui cette
pesanteur des communautés rurales. Sauf quelle
cohabite avec lextrême modernité des technologies
agroalimentaires. Et depuis quelques mois, on découvre
ce paradoxe : lagriculture qui fut longtemps le lieu
où le rapport au temps et à la distance entre
ce qui pousse et ce qui est mangé était le plus
court, où lenracinement était fondamental,
lagriculture est devenue le lieu où la circulation
de ce qui est produit est la plus grande. Avec les vaches
folles, lEurope toute entière joue ces jours-ci
une grande comédie rurale. Étrange retournement
de situation, la vache devient ce à travers quoi se
cristallise notre époque. Quand je gardais les vaches
de mon père, dans mon enfance, jamais je naurais
pensé que je cotoyais les futures stars de cette fin
de siècle. La comédie rurale pour moi est très
liée aux contes, aux histoires. Intimement liée
sans doute aux histoires que raconte mon père, à
sa façon de saisir les voix, les corps des gens de
son village, de les dessiner dun trait. Un corps, une
voix et un petit drame. Une petite histoire qui se noue. Qui,
racontée par mon père, prend toujours une couleur
très précise, très physique. On figure
vivement le personnage, on figure le ton. Dans lexpression
rurale, il y a une pluralité de sons et de coupes,
une façon de découper le texte, de le mettre
en péril, de rester en hésitation dessus, de
le répéter à linfini, qui fait
plus naturellement comédie que dans le langage urbain.
Philippe Vieux.
La langue des banlieues cest pareil. Dans La haine
de Matthieu Kassowitz la langue des loubards produit des vibrations
comiques. Le langage que tu appelles urbain cest le
langage des administrations cest pas la langue de la
rue.
Annick Pérona.
Le verlan ça fait marrer et ça mobilise lattention.
On est aux aguets parce que cest pas si facile à
comprendre
Cest opaque et ça marche cest
ça qui est étonnant.
Roland Fichet.
La langue rurale aussi est parfois opaque. Il y a pour moi
quelque chose qui fait comédie dans le rapport au rural
et dans la langue rurale. Dire comédie rurale cest
une façon de souligner une passerelle entre le comique
et le rural, une passerelle assez naturelle, assez ancienne.
Le monde rural est en pleine tragédie. Les situations
comiques germent sur cette tragédie, sur cette destruction
programmée. Les pauvres et la comédie. Il y
a un rapport particulier du pauvre à la comédie,
du laissé-pour-compte, un rapport qui me fait vibrer,
que je connais. Les ruraux sont tombés à côté
de lHistoire et ça fait comédie pour moi.
Cette exécution en série de millions de vaches
ma fait un choc. Dun seul geste lEurope
tue quatre millions de vaches ! Les journaux ne rendent compte
de cet événement majeur que du point de vue
médical et technique. Geste tragique, épique.
Jai choisi de saisir la chose sous langle de la
comédie mais je nignore pas la dimension politique
et métaphysique de mon sujet.
Pierre Ryga.
Tout le monde marche sur la tête dans cette histoire.
Monique Lucas.
Les personnages sont traversés par des secousses mais
ils ne voient pas la grande secousse, le grand tourbillon
qui les emporte. Ils nagent dedans. Comme ils peuvent. Avec
une sorte dinconscience.
Paul Tison.
Une sorte dénergie suicidaire.
Pierre Ryga.
Certains sont animés par le plaisir de la cruauté
: Frère Hubert par exemple.
Paul Tison.
Une énergie suicidaire cruelle si tu veux.
Monique Lucas.
Et joyeuse
Nadine Berland.
Il y a de la tendresse, de la douceur dans les coins, dans
les petits personnages.
Paul Tison.
Ça désire. Ça aime. Il y a partout le
petit commerce des sensations et des sentiments. Cest
très humain ce petit commerce.
Philippe Vieux.
Même les personnages « lourds » sont secoués
par des crises dhumanité.
Pierre Ryga.
Moi je suis frappé par les pannes, par le comique de
la panne. Ça arrive à pas mal de monde dans
cette pièce. À force dêtre machinés
ils tombent en panne.
Nadine Berland.
Je parlerais plutôt de blessures. Tous blessés,
la langue, les hommes, les bêtes, mais ça les
anime cette blessure, ça les met en mouvement, ça
les jette sur la route.
Roland Fichet.
Les machines et les animaux. Il y a un couple là. Jai
vu les machines se substituer aux animaux. Lhomme daujourdhui
réagit comme si son véritable enjeu était
: « Comment vivre avec les machines ? » Dans chaque
maison il y a au moins trente moteurs. Comment rester humain
avec ces machines partout, ces moteurs dans le moindre réveil,
dans la machine à laver, dans la voiture, dans le corps
parfois. Sous cette question jen vois une autre : Comment
vivre sans les vaches ?
Pierre Ryga.
Il y a à la Galerie Nationale du Jeu de Paume à
Paris une uvre très spectaculaire. Quatre blocs
de verre sont ordonnés en carré. Dans le premier
bloc est présenté la moitié dune
vache. Dans le deuxième lautre moitié
de la vache. On peut passer entre les deux moitiés.
Elles baignent dans le formol. Dans le troisième bloc
est présenté la moitié dun veau
et dans le quatrième, lautre moitié du
veau. Luvre est donc en quatre parties. Tu peux
passer entre, tu peux donc voir lintérieur des
corps. Cest une uvre spectaculaire. Elle sappelle
Mère et enfant séparés. Les gens la reçoivent
de façon violente ou pas, mais luvre fait
sensation. Elle est comme métonymique de lexposition.
Les gens ne parlent plus que delle. Les télévisions
viennent filmer son installation, etc.
Annick Pérona.
Il y a toujours ce fameux regard des vaches, ces fameuses
vaches qui voient passer les trains et qui ne montent jamais
dedans. Cette fois-ci elles sont montées dedans. Mais
pour aller où ? Dans La prière des vaches elles
vont vers la mer. Ce voyage des vaches ça me fait rire
et trembler.
Philippe Vieux.
En fait les vaches sen foutent des trains. Ce sont les
passagers des trains qui scrutent le paysage et qui attendent
dy voir des vaches. Sil ny a plus de vaches
dans le paysage cest le désert et les gens sombrent
dans la dépression.
Roland Fichet.
La notion de comédie rurale est pour moi une notion
délicate, subtile, complexe, qui oblige à une
certaine attitude syntaxique, choix des mots, etc. Pour moi
cest là que ça parle de comédie.
Pas dans la distinction classique entre tragédie et
comédie (la tragédie finit mal, la comédie
finit bien). Pour moi chaque phrase fait comédie. Dans
chaque phrase lhomme se joue à lui-même
sa comédie. Jai envie dexplorer cette façon
de se mettre en situation de comédie pour lêtre
humain, dans le dialogue, etc. Cette façon dorganiser
la comédie des rapports, la comédie des commerces.
Jai dabord un souci de justesse du geste littéraire.
Justesse dun certain rythme, dun certain souffle,
dun certain style, dun certain type décriture.
Je cherche à reconstituer, à modeler et moduler
lénigmatique et le comique des parlers ruraux,
de ce quil en reste dans la langue de tous les jours.
Il y a du dialecte partout et particulièrement dans
les parlers populaires de ce pays, à la ville comme
à la campagne. Avec tout ça, je fais de la langue,
jespère en tous cas faire de la langue. Lactualité
est entrée de plein fouet dans mon affaire. Javais
décidé décrire des comédies
rurales avant laffaire des vaches folles. Je suis depuis
longtemps sur cette idée qui, en plus, croise des travaux
de Noëlle Renaude ou de Philippe Minyana. Jen ai
trouvé aussi des traces ailleurs. Joël Jouanneau
a déjà utilisé le terme, puisque Le Bourrichon
est sous-titré « comédie rurale ».
Pierre Ryga.
Pour le salut de qui prient les vaches de La prière
des vaches ?
Roland Fichet.
Pour le nôtre, peut-être. Les vaches folles sont
le thème central de La prière des vaches. La
comédie circule à lintérieur des
Côtes dArmor. On passe de village en village.
En même temps la fiction se déploie, prend de
plus en plus despace, dabord le département,
puis la région, puis la nation, puis le monde entier.
Comment un événement tout petit au départ
(une vache qui tombe sur les genoux) finit par bloquer léconomie
mondiale et par mettre en péril la survie de lhumanité.
La question de la mobilité est très forte. Le
commerce, la circulation des marchandises poussé jusquà
son paroxysme, jusquau moment où tout devient
interdépendant. Derrière cette saga des vaches
folles est aussi présent le souvenir de laffaire
du sang contaminé. La structure formelle de la pièce
est celle dune ronde. À chaque étape deux
personnages issus de létape précédente
rencontrent deux nouveaux personnages. Le matériau
sonore est très breton (les noms des personnages, les
noms des vaches, les noms des communes). Il y a quatorze à
seize personnages fonctionnant par série de deux à
quatre. Plus trois à quatre mille vaches qui partent
sur les routes pour rejoindre la mer. Errance des cargos aux
cales bourrées de vaches folles sur les mers du globe
(à limage des boats people). Se pose aussi la
question de la langue rurale, de ces langues rurales trouées,
impures, au bord du non-sens, de ces langues qui font écho
aux langues des banlieues.
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